
Immigration, dette, retraites, sécurité, quel sera le thème fétiche de la prochaine présidentielle ? Dans un pays en proie à l’ouverture des marchés tous azimuts, avec une Commission européenne partie vendre le Mercosur comme une évidence, avec une Inde courtisée comme une promesse, avec une Chine devenue puissance industrielle totale, prête à déverser sur nos marchés une production sans frein, le débat public se comporte comme un projecteur mal orienté, laissant dans l’ombre la charpente. Cette charpente a un nom : le travail. Le travail doit devenir le sujet prioritaire, le point d’appui des réformes dont la France a un besoin impétueux. Santé, logement, cohésion sociale, finances publiques, transition écologique, vitalité démocratique, tout converge vers ce noyau. Le travail organise nos journées, modèle nos corps, ordonne nos relations, distribue l’estime, fabrique le commun ou le dissout.
Quand les boussoles du présent sont cassées, il faut se tourner vers les lumières du passé pour trouver un chemin. C’est alors qu’il faut invoquer Simone Weil. S’il existe un livre dont la lecture devrait devenir obligatoire pour tout candidat à la présidentielle, c’est L’Enracinement. Dans cet essai publié en 1949, le travail apparaît comme une valeur humaine parce que l’activité concrète, l’effort, le geste, la contribution au monde portent une dignité propre, puisqu’ils relient l’être humain à la réalité, aux autres, et à une œuvre commune. La grandeur du travail vient du fait qu’à travers lui un individu participe à la fabrication du monde et peut s’y reconnaître. Dès lors, diagnostiquer l’état du travail en France revient à poser un diagnostic sur la panne de notre société entière, celle qui prétend encore ériger un destin commun, un nous, tout en organisant chaque jour l’expérience inverse.
Qu’en est-il du travail en France aujourd’hui ? La promesse d’émancipation par le travail se cogne à une réalité crue et la photographie française du travail reste sombre. En 2024, 1297 travailleurs et travailleuses sont morts, tous sinistres confondus, soit plus de trois morts par jour. Les indemnités journalières liées aux arrêts de travail progressent fortement, +10,8% en 1an. Les maladies professionnelles psychiques ont doublé entre 2020 et 2024. Les cancers liés au travail, longtemps traités comme un continent périphérique de la santé publique, affleurent enfin, avec une violence accrue pour celles et ceux qui découvrent, tardivement, que leur métier a sculpté leur maladie. On objectera la difficulté des comparaisons européennes, l’opacité des méthodes, la prudence statistique. Il suffit alors de rappeler les noms, Lorenzo, apprenti maçon de quinze ans, percuté sur un chantier, Axel, lycéen, tué par la chute d’une palette, Lucas, dix sept ans, compressé par une poutre métallique, trois morts en trois mois en 2025, trois vies jeunes, trois corps rendus disponibles au risque, trois drames ensuite rangés dans la catégorie commode des accidents, comme si un ordre productif pouvait générer des morts par hasard.
La contradiction centrale se trouve ici. Une France qui exalte la valeur travail comme source d’émancipation, tout en organisant les conditions d’une vie empêchée. Une personne en CDI à temps plein, payée au Smic, se heurte à l’impossibilité de louer à proximité de son emploi. Un couple renonce à l’enfant parce que les salaires, le coût du logement, le prix de la garde, l’épuisement, rendent la projection presque irréelle, pendant que des responsables politiques réclament un réarmement démographique comme on réclame un effort. La morale du mérite sert alors de voile. Elle transforme une contrainte salariale en vertu individuelle, elle fait passer une organisation du monde pour une leçon de caractère, elle déplace la question des salaires, du partage de la richesse, de la protection collective, vers une injonction à tenir.
Le plus troublant reste ailleurs. Le travail demeure un repère moral massif dans les classes populaires, un capital symbolique quand le patrimoine manque, une manière de dire je vaux quelque chose, je tiens, je contribue, malgré la relégation et le mépris. Cette dignité existe. Elle protège. Elle fait lien. Elle sert aussi de point d’appui aux dominations qui la rendent nécessaire, car plus l’endurance devient la source de reconnaissance, plus l’intensification du travail peut se présenter comme un simple effort supplémentaire, et plus la souffrance se privatise.
Ainsi se déploie l’impasse française. D’un côté, une rhétorique de la valeur travail qui glorifie le travail pénible et aliéné, de l’autre, une tentation du refus pur, un rêve de sortie par la paresse, deux positions qui laissent intacte la question décisive : le contenu du travail, ses fins, ses moyens, ses conditions, son organisation, son pouvoir. Le pays discute du volume d’heures, du coût, des incitations, et il oublie la matière réelle, celle des gestes, des aléas, des coopérations improvisées, des arbitrages invisibles, de ce que font vraiment les femmes et les hommes pour que cela marche malgré tout. Le management parle process, indicateurs, conformité. Le travail vivant, lui, reste l’intelligence collective qui sauve le réel quand l’organisation prescrite échoue.
Notre système a produit un double mouvement. Il sollicite les corps et les subjectivités jusqu’à l’épuisement, et il organise une opacité sur le travail vivant, en ajoutant au taylorisme une couche de contrôle abstrait, de reporting, de concurrence interne, d’injonction à devenir entrepreneur de soi. Résultat, la vie hors travail se fragilise, fatigue, surcharge mentale, délitement des liens, sentiment de solitude, rétrécissement du temps. Et la démocratie se dessèche. Un individu habitué à obéir toute la journée, privé de prise sur ce qu’il fait, privé de parole sur les conditions et les buts de son activité, s’entraîne à la passivité. Le travail devient alors une école inverse de la citoyenneté.
Voilà pourquoi le travail doit devenir le sujet numéro un des présidentielles. Parce que la démocratie vit ou s’étiole dans la manière de travailler. La démocratie signifie le pouvoir de n’importe qui de contribuer aux décisions qui impactent la vie de la cité et donc par extension sa propre vie.
Quel chemin adopter ? La démocratie au travail, comprise comme un droit organisé et une méthode stable, où les travailleuses et travailleurs disposent d’un pouvoir réel sur les fins, les moyens et les conditions de leur activité. Cela commence par la sécurité : un droit de suspension face au danger, l’accès à une expertise indépendante, une responsabilité portée jusqu’aux donneurs d’ordre, des sanctions proportionnelles qui rendent la vie humaine incommensurable et installent une politique pénale du travail à la hauteur des atteintes. Cela suppose aussi un temps de délibération garanti, inscrit dans le temps de travail, opposable, protégé, afin que la parole cesse d’être un luxe et devienne une fonction. Cela exige enfin une codétermination renforcée, avec un poids effectif dans les décisions d’organisation, d’investissement, de restructuration, parce que l’autorité sur le travail réside dans les décisions qui le configurent. Les aides publiques, elles, prennent la forme d’un contrat clair : accès conditionné à des indicateurs de santé et sécurité, de stabilité des emplois, de sous-traitance maîtrisée, de qualité du dialogue social. Et puisque l’ouverture commerciale façonne la vie productive, l’Europe, lorsqu’elle négocie avec le Mercosur ou l’Inde, inscrit une clause sociale exigeante, alignée sur des normes du travail vérifiables, afin que la concurrence ne repose plus sur l’abaissement des protections. Dans ce cadre, une capacité collective à arbitrer entre qualité, sécurité, utilité sociale, impact écologique, et objectifs de production devient possible, et l’entreprise retrouve une raison d’être, liée à l’invention, à la création collective, à son inscription dans un tissu social, où le profit redevient un révélateur plutôt qu’une boussole.
Cette démocratisation produit des effets concrets, immédiats, parce qu’elle touche la cause et plus seulement les symptômes. Elle fait reculer l’exposition aux risques, elle élève la qualité du travail et des biens produits, elle rend l’activité soutenable, elle réduit les sorties précoces pour inaptitude en agissant sur l’usure à la source, elle desserre l’étau sur l’assurance maladie en transformant l’organisation plutôt qu’en gérant ses dégâts. Elle donne à la fin de carrière une autre logique que celle d’un âge abstrait, elle ouvre une transition écologique vécue comme un projet de métier, porté par l’intelligence du terrain et l’exigence du travail bien fait au service des besoins sociaux et environnementaux. Elle réapprend aussi le commun. Elle recompose un nous concret, un bloc populaire conscient de ses intérêts, capable de parler en son nom, sans se laisser voler sa colère par les discours identitaires.
Les politiques de ressentiment prospèrent lorsque le travail cesse d’être un lieu de dignité et de lien. Elle détourne vers la haine ce qui relève d’une dépossession, la perte du sens du travail, l’impression d’être remplaçable. Reprendre la main sur le travail devient alors une urgence pour notre pays, une politique du commun, une reconstruction de la souveraineté quotidienne des travailleurs sur leur propre vie.
Simone Weil conclut, à la dernière ligne de L’Enracinement : « Il est facile de définir la place que doit occuper le travail physique dans une vie sociale bien ordonnée. Il doit en être le centre spirituel. » Ce centre spirituel désigne la capacité du travailleur à le relier à une œuvre plus vaste que la tâche, à sentir que son geste l’inscrit dans une histoire commune. Quand le travail est réduit à un mécanisme, à une performance comptable, il se fane et finit par opprimer, parce qu’un mécanisme, même parfaitement huilé, écrase toujours celui qui n’y est plus qu’une pièce. Remettre le travail au centre de la présidentielle revient alors à poser une question de civilisation : voulons-nous une société où l’activité humaine demeure un lieu de dignité, de sens, de coopération et de justice, ou une société où l’on demande aux individus d’aimer leur propre dépossession ? L’enseignement de Weil invite à une évidence : une société se juge à la place qu’elle donne à celles et ceux qui la font vivre. La démocratie au travail est le nom politique de cette reconquête, rendre aux travailleuses et travailleurs la parole sur les fins, les moyens et les conditions de ce qu’ils font, afin que le travail redevienne ce qu’il devrait toujours être : une manière d’habiter le monde ensemble.

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