
Héraclès, Prométhée, Achille, Aztlan, Sisyphe : ces figures intemporelles ont tissé la trame des imaginaires collectifs à travers les âges, forgeant des mythes, des allégories et parfois même des idéologies capables d’infléchir le cours de l’Histoire. À l’aune de ces récits fondateurs, la France contemporaine s’est vu offrir un autre mythe, celui de la « start-up nation », incarnation d’un idéal promu par Emmanuel Macron. Le président avait annoncé la couleur : La France et son idéal de “start up nation”. Et, il faut le reconnaître, l’allégorie entre la France et la start up nation n’a jamais été aussi véridique.
La « start-up », ce concept nébuleux vénéré dans les temples du libéralisme anglo-saxon, s’érige en idéal entrepreneurial, porteur d’un espoir mêlé à un déni des réalités locales. On y parle en acronyme et anglicismes, on y fait l’apologie de la « disruption », du « scale-up », des fonds de venture capital, en chantant « sky is the limit » avec une ferveur quasi mystique. Mais derrière ce vernis de modernité, c’est une France délocalisée qui se dessine, où les serveurs sont américains, les développeurs maghrébins, et les marchandises asiatiques. C’est aussi une nation où la responsabilité individuelle supplante les solidarités collectives, ignorant les réalités endémiques de notre pays.
Trois constats s’imposent pour comprendre l’essence de ce phénomène. D’abord, le taux de mortalité des start-ups est effarant : trois fois supérieur à celui des entreprises classiques. On invoque les risques inhérents à la recherche et au développement pour justifier ces échecs massifs, sans jamais en interroger les véritables causes systémiques.
Ensuite, leur rentabilité demeure un mirage. Un rapport de la DGE datant d’octobre 2024 montre que plus de la moitié des start-ups créées en 2016 restaient déficitaires cinq ans plus tard. Entre 2016 et 2021, 26,3 milliards d’euros ont été injectés dans ces entités pour produire à peine 40 000 emplois. Les aides publiques amplifient cette disproportion : en 2021, 13 milliards d’euros furent consacrés aux start up par le biais de dispositifs tels que le CIR, le statut JEI et la BPI. Un trou béant au regard des résultats obtenus qui interroge la pertinence de ce modèle.
Enfin, les start-ups maîtrisent l’art du storytelling, nourrissant un mythe d’entité conceptuelle qui stimule un imaginaire puissant : un monde où réussir ne dépendrait que d’une volonté inébranlable, comme le simple fait de « traverser la rue ». Un monde qui abandonne certains sur le bord du chemin, car « ils ne sont rien », tandis que d’autres imposent leur vision de l’entrepreneuriat libératoire. Ces start-ups se parent d’une aura presque mythologique, incarnant une force créatrice inédite. Érigées en modèles sociétaux, elles s’appuient sur une médiatisation intense, soutenue par des levées de fonds de plus en plus spectaculaires, pour asseoir leur prestige. Ce capital symbolique, soigneusement cultivé par l’ère Macron, n’est pourtant qu’un écran de fumée dissimulant l’ampleur des ressources gaspillées pour des résultats dérisoires. Ce discours vient à justifier que l’ordre social inégalitaire n’est pas une fatalité en France. Il suffit d’examiner les origines sociales des fondateurs des licornes françaises pour en prendre la mesure. Des hommes, issus de milieu socio-économique favorisé et diplômés d’école de commerce de premier plan, mirages d’une méritocratie qui ne s’épanouit que dans l’imaginaire collectif.
La « start-up nation » incarne ainsi les deux quinquennats jupitériens : une promesse qui ne profite qu’à une minorité, aux dépens du reste de la société. En période de rabotage des budgets publics, il serait opportun de ventiler les aides octroyées aux start up différemment. D’une part, laisser la recherche fondamentale aux sphères académiques là où nous avons de vraies compétences. D’autres part, l’accompagnement des TPE/PME a qui doivent profiter ces avancées scientifiques pour créer des services ou des produits commercialisables. Laissons les forgerons, forger et les marchands, vendre.
Les mythes qui, jadis, tissaient une transcendance commune se sont effacés, remplacés par des simulacres dénuées de substance. La start-up nation, loin de rassembler, scelle l’éparpillement de l’expérience commune de notre nation. À l’image d’Icare, grisé par l’illusion de sa propre grandeur, ce récit s’élève haut, mais se heurte à la dure réalité des inégalités sociales et des échecs économiques.
Jean Baudrillard l’évoquait ainsi : « La simulation ne cache pas la vérité. Elle est la vérité qui s’efface dans la précession des modèles. ».
Güney Degerli
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